SCHUFFENECKER, CET INCONNU.
La démographie de Bourbach-le-Haut connaît des fluctuations importantes au cours des derniers siècles. D'une quarantaine d'habitants après la Guerre de Trente Ans (1648), le village recense 547 habitants en 1851, 183 en 1968 et 420 en 2017. La population compte actuellement entre 430 et 450 âmes.
Avec ce renversement de la courbe démographique depuis 1968, le repeuplement s'est fait grâce à de nouveaux foyers n'ayant aucune racine à Bourbach-le-Haut. Cette évolution a tout naturellement fait disparaître les anciens noms de famille tels que: Schuffenecker, Fellmann, Méthia, Kuster, Kuder, Beltzung, Daegelen, Speckler etc...
Quelques rares noms de famille font encore de la résistance: Nussbaum, Lerch...
Une famille les " Schuffenecker " occupait une place importante dans la vie du village, boulanger, épicier, cafetier, éleveur, cultivateur et propriétaire du " taureau communal ".
Les Schuffenecker sont notés sur les registres paroissiaux dés la fin du 17ème siècle. Le 5 juin 1690, mariage de Schuffenecker Stephanus originaire de Doppelswant/Lucerne/Suisse avec Lang Maria originaire de Olten/Soleure/Suisse.
Autre mariage le 6 février 1708 à Masevaux. Schueffenecker Joannes Jacobus (originaire de Doppelswant/Lucerne/Suisse) et Waller Maria Magdalena.
La dernière représentante de ces Schuffenecker à Bourbach-le-Haut est Adeline Schuffenecker (épouse Victor Dietrich) née le 27 janvier 1929.
Si le patronyme " Schuffenecker " s'éteint chez nous, par contre il est encore bien présent dans les villages aux alentours et bien au-delà... jusqu'à dans le Gers !
Schuffenecker, cet inconnu
Né en Alsace, élevé en Haute-Saône, Claude-Émile Schuffenecker fut le mentor, le mécène et l'intime de Paul Gauguin. Mais le peintre est resté, lui, dans l'ombre du génial artiste.
Lorsqu'en 1944, une exposition est consacrée à l'artiste, elle l'est sous le titre " Un méconnu: Claude-Émile Schuffenecker ". Car si le peintre a du talent et si son nom est immanquablement associé à celui de Gauguin auprès duquel il joua un rôle essentiel, il est pourtant peu connu dans son pays... Il n'en reste pas moins que ses oeuvres qu'on trouve dans de nombreux musées aux États-Unis, en Suède, en Hollande, à Paris et dans des collections en province, sont cependant appréciées à leur juste valeur. Mieux, elles atteignent des cotes remarquables, allant de 250000 francs à plus de 700000 francs, comme en atteste d'ailleurs la vente récente chez Drouot à Paris de la toile intitulée " Jeanne, fille de l'artiste " . Mais comme l'écrivit l'historienne d'art Marie-Madeleine Aubrun: " Peut-on devenir un peintre célèbre avec un nom aussi compliqué ? "
C'est le 8 décembre 1851 que naît Claude-Émile au foyer de Nicolas Schuffenecker, un tailleur de talent qui avait quitté son village natal de Guewenheim, dans la vallée de la Doller, pour s'installer à Fresnes Saint Mamès en Haute-Saône. Son père quittera l'Est de la France pour aller travailler à Paris. Mais Claude-Émile sera orphelin à trois ans et confié à des cousins parisiens qui se chargeront de son éducation... Le jeune fréquente l'Ecole des frères jusqu'à douze ans et ses surprenantes capacités pour le dessin sont vite remarquées. A 15 ans, il est inscrit dans le réputé atelier de peinture de Paul Baudry et il y obtient le premier prix de dessin de la ville de Paris. Chez l'agent de change Bertin, Claude-Émile fait la connaissance de Gauguin et c'est lui, certain de son génie, qui l'entraine dans sa passion de la peinture à l'académie Caloros. A cette époque, Schuffenecker rencontrera aussi Cézanne, Pissaro (qu'il présente à Gauguin), Van Gogh, Odilon Redon, Signac, Seurat...
Le foyer du " Bon Schuff "
Une longue et tumultueuse amitié va s'affirmer entre Schuffenecker et Gauguin et, à chaque difficulté, le peintre tourmenté trouvera la main tendue et le foyer accueillant du " bon Schuff ". Celui-ci, ayant pu quitter la Bourse grâce à un petit héritage, donnera inlassablement des subsides, hébergera le peintre errant et bohème, souvent découragé et dans le dénuement. Il lui achètera des oeuvres pour le tirer d'embarras, facilitant ses conditions de travail pour ne recevoir en retour qu'ingratitude et vexations...
Mais " Schuff " était ainsi: bon et d'un dévouement sans faille à ses amis. Dans une correspondance fournie, il sera le confident précieux et l'interlocateur privilégié: les théories sur l'art et la recherche d'un nouveau style les enfiévraient tous les deux. C'est d'ailleurs à Schuffenecker que revient d'avoir, lors d'un séjour en Bretagne, présenté Émile Bernard à Gauguin, rencontre stimulante qui fut d'une extrême importance dans la carrière de ce dernier. Dans l'évocation du " groupe de Pont Aven, Schuffenecker vient en bonne place car il eut notamment un rôle moteur dans la réflexion.
Les Tournesols de Van Gogh
Après avoir exposé plusieurs années consécutives au salon des Artistes français en compagnie de Seurat et de Signac, Schuffenecker eut le grand mérite d'organiser en 1889 au café Volpini, la célèbre et révolutionnaire exposition du groupe impressionniste et synthétiste. Vingt de ses oeuvres y figuraient aux côtés de celles de Gauguin, Émile Bernard etc.
Connaisseur averti, au goût très sûr, Claude-Émile tint à aider de façon désintéressée ses amis peintres - parmi eux aussi Filger, un autre Alsacien de talent - en leur achetant des toiles. Il se trouva ainsi à la tête de l'une des plus belles collections de Paris. Il posséda même les Tournesols de Van Gogh qu'il léguera plus tard à son frère Amédée, courtier en tableaux.
Si le nom de Schufenecker ne peut se dissocier de celui de Gauguin, son style se ressent peu de l'influence de son ami. Claude-Émile reste un solitaire à l'esprit indépendant et à forte personnalité. A ses débuts, alors que son admiration va à Delacroix, son style est d'un réalisme classique. Il évoluera en passant par de nombreuses étapes. Confident de Signac, sa période pointilliste fut de courte durée. Fasciné par Degas, ses danseuses rappellent d'ailleurs celles du grand maître. Mais il se sentait surtout en grande affinité avec l'impressionnisme et il sut donner sa touche personnelle en légèreté, transparence, douceur et rêverie. C'était la marque d'un esprit mystique et contemplatif. Son talent multiforme s'exerça au crayon, au fusain, à l'encre, à l'huile bien sûr mais le pastel semble avoir eu sa faveur.
Un lotus avec ses initiales.
On lui connaît des croquis à la facture puissante, notamment des scènes prises sur le vif du dur labeur des travailleurs des bords de mer, de nombreux portraits attachants, des scènes intimistes. Son oeil de coloriste nous vaut des paysages aux nuances délicates ou de très beaux effets de neige... Schuffenecker déclara avoir sacrifié passionnément sa vie à la peinture pendant plus d'un demi-siècle mais il lui arrivera souvent de négliger de signer ses oeuvres. Après s'être tourné vers le bouddhisme, il abandonna sa signature pour adopter un lotus, marque de raffinement et de finesse, entouré de ses initiales. Cet homme de grande sensibilité ne disait-il pas qu'il aurait aimé " peintre avec des pétales de fleurs "? Il connaîtra en 1926 une rétrospective de son oeuvre mais c'est un homme brisé par des épreuves personnelles qui meurt le 11 juillet 1934, entouré de l'affection de sa fille.
Le souvenir de Claude-Émile est encore conservé en Alsace, à Guewenheim, berceau de ses ancêtres où il vint parfois se ressourcer après 1918, de même que son frère Amédée dont bien des habitants du village se souviennent encore. Les croquis réalisés en Alsace furent utilisés très prosaïquement comme monnaie d'échange pour régler les consultations d'un médecin du cru à l'oeil averti. On ignore si ces croquis sont demeurés dans la province...
Quant à Claude-Émile, homme de coeur, âme de poète sensible et idéaliste, esprit cultivé et désintéressé, peintre de talent, le temps est-il venu de sortir de l'oubli ?
Sources:
Recherches généalogiques en 5 volumes de Lucien Nussbaum de Mollau.
Article de Raymond Mattauer publié dans le Journal l'Alsace du 19 septembre 1995 (Archives "Fonds Mattauer",conservées à la Maison du Patrimoine à Masevaux par la Société d'Histoire de la Vallée de Masevaux).

